Itinéraires et dynamiques de survie des Somaliens et Soudanais en Mauritanie : entre transit, vulnérabilité et recomposition des projets migratoires.

 


Depuis mars 2025, Nouadhibou (Mauritanie) a accueilli plus de 10 000 migrants, dont environ 8 % originaires du Soudan et de la Somalie. Malgré le durcissement de la politique migratoire mauritanienne, les flux vers la région de Dakhlet Nouadhibou demeurent actifs. À partir d’une enquête qualitative menée en mai 2025 auprès de 50 migrants (30 Somaliens et 20 Soudanais), cet article analyse les trajectoires migratoires, les profils sociodémographiques, les vulnérabilités rencontrées et les formes d’organisation communautaire. L’étude mobilise les travaux de Castles, Massey et Bourdieu pour mettre en évidence les différences liées au capital social diasporique et aux opportunités économiques locales, notamment l’orpaillage artisanal. Nouadhibou apparaît ainsi comme un espace de transit différé et un lieu de recomposition des projets migratoires.

Mots- clés : migration contrainte, capital social, transit migratoire, Nouadhibou, vulnérabilité

Introduction

La Mauritanie, particulièrement la ville Nouadhibou, s’impose comme un carrefour migratoire reliant la Corne de l’Afrique, le Sahel et l’Afrique du Nord. Malgré les politiques restrictives (expulsions, démantèlement de réseaux de traite), les flux migratoires persistent.

Cet article interroge les différences observées dans les trajectoires et les dynamiques communautaires des Somaliens et des Soudanais, en mettant l’accent sur la vulnérabilité et la recomposition des projets migratoires.

Au cœur du quartier Salah à Nouadhibou, une jeune Somalienne de 19 ans, hébergée dans une auberge par un compatriote, raconte avoir traversé sept pays avant d’arriver en Mauritanie. Au cours de son parcours migratoire, elle déclare avoir été victime d’une agression sexuelle par un proche qu’elle refuse de dénoncer. Elle confie à voix basse : « Je voulais juste trouver un endroit pour vivre dignement, mais après tout, j’ai perdu ma dignité. »

À quelques kilomètres de là, près de la voie ferrée reliant Nouadhibou à Zouerate, un jeune Soudanais de 21 ans dort dans un jardin situé à proximité de la gare. Il explique attendre une opportunité pour rejoindre les sites d’orpaillage artisanal.

Ces récits soulèvent une interrogation centrale, autrement dit comment expliquer les différences observées dans les trajectoires, les formes d’organisation communautaire et les dynamiques d’installation des migrants somaliens et soudanais à Nouadhibou ?

En d'autres termes, Nouadhibou constitue-t-elle un simple espace de transit ou un lieu de recomposition des projets migratoires ?

Dans quelle mesure le capital social diasporique et les réseaux des passeurs locaux modulent ou affectent-t-ils la vulnérabilité des nouveaux arrivants ?

II. Cadre théorique

L’analyse mobilise plusieurs grilles de lecture complémentaires. D'abord les travaux de Castles (2003) les migrations comme contraintes liées aux conflits prolongés et crises institutionnelles. Mais aussi les recherches de Massey (1998) sur le rôle structurant des réseaux diasporiques dans la reproduction des flux. Et, enfin les travaux de Pierre  Bourdieu (1980) sur le capital social comme ressource relationnelle (logement, information, opportunités).

L’approche des migrations contraintes développée par Stephen Castles permettra de comprendre les déplacements somaliens et soudanais comme le produit de conflits prolongés, de l’effondrement des institutions et de crises structurelles dans les pays d’origine. Les mobilités observées s’inscrivent dans ce contexte marqué par les violences au Darfour et dans le sud de la Somalie. Toutefois, la migration ne peut être réduite à une simple fuite. Quant à la théorie des réseaux migratoires formulée par Douglas Massey mettra de mettre en évidence le rôle structurant des diasporas dans la reproduction des flux. Les réseaux facilitent le déplacement, réduisent les coûts et offrent des mécanismes de soutien. Enfin, la notion de capital social développée par Pierre Bourdieu permet d’analyser les ressources relationnelles mobilisées par les migrants : accès au logement, à l’information, aux opportunités économiques. Cette articulation théorique permet d’éviter une lecture culturaliste des différences observées et de les replacer dans des configurations structurelles et relationnelles.

III. Méthodologie

L’étude repose sur une enquête de terrain conduite à Nouadhibou au cours du mois de mai 2025. Elle combine plusieurs méthodes mixtes d'une part une observation directe dans les quartiers MST, Salah et Dubaï suivie des entretiens semi-directifs réalisés dans une approche empathique avec des récits de trajectoires migratoires. Au total, 50 personnes ont participé à l’enquête dont (30 Somaliens parmi lesquels 17 femmes et 13 hommes et 20 Soudanais, principalement des hommes âgés de 16 à 28 ans. Au cours de l'enquête l’anonymat et le consentement éclairé des participants ont été respectés.

IV. Profil et genre

Notons que parmi les 30 Somaliens interrogés au cours de l’étude, 53 % sont des jeunes femmes âgées de 19 à 30 ans avec un taux d’analphabétisme supérieure à 70 %. Parmi lesquelles 3 % déclarent avoir été victime d’une agression sexuelle de la part d’un compagnon de voyage durant le parcours migratoire. La plupart des incidents ayant été déclaré ont eues lieu dans des maisons ou des résidences temporaires louées par des intermédiaires locaux travaillant pour le compte des passeurs mauritaniens. Quant aux hommes d’origine somaliens, ils représentent 47 %, de la population somalienne interrogée au cours de l’étude.

Cette population masculine âgée essentiellement de 19 à 26 ans ont un taux d’instruction largement supérieure à celui des femmes allant de 60 à 80 % souvent avec un niveau d’éducation secondaire ou un diplôme professionnel spécialisé. Cet écarte de niveau d’instruction entre les deux sexes, s’expliquent selon les somaliens interrogés par les normes sociales de genre limitant l’accès des femmes à l’éducation et à la formation dans leur pays d’origine.

Quant à la communauté soudanaise, les membres présents à Nouadhibou au moment de l’étude étaient essentiellement des jeunes hommes, âgés de 16 à 28 ans majoritairement analphabètes dont la plupart sont sans formation professionnelle.    Une tendance générale liée à la non disponibilité des documents d’état civil des pays d’origine et une vulnérabilité psychosocial apparaissent comme un vérifiable défi dans les deux communautés. Au cours de l’étude, la plupart des personnes interrogées ne disposent d’aucun document administratif de leurs pays d’origine.  Certains migrants somaliens rapportent quant eux, que leurs papiers ont été récupérés de force par des hommes à motos armés de machettes à la frontière entre le Sénégal et la Gambie lors de leur traversé.

Cependant sur le plan psychosocial, plusieurs participants présentent des signes de stress chronique, d’irritabilité ou de détresse liés aux incertitudes migratoires et aux conditions de vie précaires surtout chez les soudanais.

V. Itinéraires migratoires

Les Somaliens décrivent des itinéraires combinant transport terrestre, aérien et maritime. Beaucoup surtout ceux qui sont en contact avec les passeurs quittent leur pays en groupe, rejoignent l’Éthiopie ou le Kenya, prennent l’avion vers la Gambie, transitent par le Sénégal puis entrent en Mauritanie. D’autres, surtout ceux qui n’ont pas assez des moyens, empruntent la voie terrestre passant l’Ethiopie, le Soudan, le Tchad, le Niger, le Mali avant d’entrer en Mauritanie par l’est du pays. Notons que la plupart des migrant.es somaliens bloqués actuellement en Mauritanie sont des victimes des réseaux de passeurs opérant sur les réseaux sociaux via WhatsApp.

Quant aux soudanais, eux empruntent davantage des routes transsahariennes longues et périlleuses : Soudan, Tchad, Libye, Niger, Algérie, parfois Maroc, avant d’atteindre la Mauritanie à pied par le nord. Ces parcours fragmentés exposent les migrants à l’insécurité, à la violence et à la perte de ressources. D’ailleurs parmi les 30 somaliens interrogés lors de notre étude 11 dont 6 femmes 5 hommes ont été kidnappés quelques mois après leur départ vers la Libye par voie terrestre suite au durcissement des contrôles migratoires dans la ville de Nouadhibou. Selon les mêmes témoins cités dans cette étude, les passeurs mauritaniens s’est sont vite adaptés au contexte actuel marqué par le durcissement des politiques migratoires du pays.

Certains   notamment vivant à Nouadhibou, explorent de plus en plus la voie terrestre via le Maroc ou la Libye surtout pour les migrant.es somaliens qui reçoivent de transfert d’argent de l’extérieur notamment de la diaspora en Europe ou aux USA mais via leur pays d’origine.  Après leur kidnaping ces migrant.es ont été soumis à tortures (Violence psychologique, physique et intimidation). Ces actes ont été filmés et envoyés à leurs familles en Somalie avec une demande de rançon pour leur libération.

VI. Motivations et aspirations

Les motivations évoquées par les répondants font état de plusieurs causes dans les raisons de départ. La plupart évoquent l’insécurité prolongée dans les pays d’origine surtout chez les soudanais dont environ 20 % de la cible de l’étude sont des mineurs non accompagnés qui déclarent avoir fui la guerre après la perte d’un parent lors de bombardements.  D’autres évoquent des raisons de départ liées aux manques d’opportunités économiques, les inégalités de genre et le désir d’émancipation, notamment chez certaines jeunes femmes somaliennes influencées par les diasporas établies en Amérique.  Par ailleurs notons que pour une partie des migrant.es interrogés notamment les migrant.es soudanais, la Mauritanie constitue une destination économique liée à l’orpaillage artisanal.

VII.  Organisation communautaire

La communauté somalienne bénéficie d’un réseau de solidarité bien structuré. Selon le résultat de notre étude 93,4 % des nouveaux arrivants sont hébergés dans des chambres louées par des compatriotes dans les quartiers comme MST ou Salah à Nouadhibou souvent des auberges ou des maisons gérées par des mauritaniens ou d’autres intermédiaires de nationalité soudanaise. Pour survivre, des collectes régulières sont faites entre ceux qui reçoivent de transfert d’argent de la diaspora. Par contre, ceux qui n’ont pas des moyens financiers ou ayant épuisés le leurs sont obligées d’assurer les travaux domestiques surtout les jeunes femmes.  Lors de l’enquête, deux survivantes ont déclaré avoir été victime d’une agression sexuelle commis par un compatriote compagnons de voyage.

A cela s’ajoute une autre particularité observée chez la communauté somalienne dont la plupart des membres de la communauté vivant à Nouadhibou disposent d’un large accès aux ressources comme les cartes SIM (Mattel, Mauritel, Chinguitel), l’hébergement, l’internet et d’autres kit mis à leurs dispositions par des contacts locaux souvent travaillant dans le secteur de la sécurité.

Lors de l’enquête, certains témoins d’origines somaliens affirment avoir dépensé une somme colossale de 5000 USD aux passeurs mauritaniens basés à Nouakchott disposant des moyens logistiques importants et des relais bien placés à Nouadhibou.  Cette somme couvre selon eux le frais de transport, la facilitation d’accès à la ville de Nouadhibou, l’achat des kits vestimentaires notamment les voiles pour les femmes, le turban pour les hommes, les kits comme les tapis, matelas, kits cuisine, la connexion internet, le loyer et la traversée vers l’Europe.

En revanche, la communauté soudanaise apparaît plus fragmentée 42 % dorment dans des mosquées ou près de la gare ferroviaire à Nouadhibou. La majorité des migrant.es rencontrés sont en transit vers les sites miniers de Chami ou Zouerate. Pour une meilleure intégration certains développent des stratégies matrimoniales locales surtout dans les zones non loin des sites miniers comme Zouerate ou Chami. La communauté soudanaise de Nouadhibou est marquée par des conflits idéologiques, politiques qui se manifestent souvent par des bagarres, des menaces ou de suspicions de surveillance par les autorités soudanaises.

Ces différences illustrent l’importance du capital social diasporique dans la réduction de la vulnérabilité initiale. Mais aussi, le financement des voyages. A cela s’ajoute la forte exposition de ces migrant.es à la traite humain et le trafic illicite des migrant.es par des réseaux des passeurs locaux bien structurés opérant souvent en connivence avec des fonctionnaires corrompus.

VIII.  Conclusion

La Mauritanie s’impose comme un carrefour migratoire reliant la Corne de l’Afrique, et le Sahel à l’Afrique du Nord. L’étude met en évidence des différences structurelles entre migrants somaliens et soudanais en matière de trajectoires, de vulnérabilités et d’organisation communautaire. En sommes, la ville Nouadhibou apparaît aujourd’hui comme un espace de transit différé et un lieu de recomposition des projets migratoires. Ces constats appellent à des réponses humanitaires différenciées intégrant la dimension psychosociale, les dynamiques communautaires et les opportunités économiques locales.

Bibliographie indicative

1.      Castles, S. (2003). Towards a Sociology of Forced Miration and Social Transformation.

2. Massey, D. et al. (1998). Worlds in Motion. Turner, B. S. (2006). Vulnerability and Human Rights.

3.      Thomas, C. (2011). Sociologie de la vulnérabilité. PUF.

Auteur : Ousmane Abou Sow

Chercheur en Sciences Sociales, spécialisé en Protection, Migration et MHPSS de l’Université de Nouakchott.

Email : migrations2066@hotmail.com

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