02-10-2026 07:03 - Uranium : la Mauritanie se rapproche du statut de fournisseur, mais le projet Tiris doit encore boucler son financement

LA TRIBUNE AFRIQUE - La Mauritanie n’a encore jamais produit d’uranium à l’échelle commerciale. Le projet Tiris porté par Aura Energy, qui n’a cependant pas encore bouclé son financement, avance au moment où l’offre africaine se redessine, de la Namibie au Malawi, et où les besoins mondiaux des réacteurs pourraient plus que doubler d’ici 2040.
Aura Energy, une société minière cotée à Londres sur l’AIM et à Sydney, a annoncé ce 30 septembre la constitution autour de son projet Tiris en Mauritanie d’une équipe davantage taillée pour financer et construire une mine que pour poursuivre les activités d’exploration. John Carr devient président, Spencer Davey prend la direction financière et Jeremy Carter devient directeur de la stratégie.
L’étude de faisabilité bancable, initialement attendue en septembre, est désormais annoncée pour la mi-octobre, tandis qu’Aura vise toujours un bouclage du financement avant la fin de l’année.
Les comptes publiés le même jour donnent la mesure de la contrainte financière. Aura disposait de 15,97 millions de dollars australiens, soit environ 9,8 millions d'euros, de trésorerie au 30 juin, après une perte nette annuelle de 11,62 millions.
La société poursuit ses discussions avec des banques et des investisseurs, mais son scénario de trésorerie prévoit qu’en l’absence de financement du projet, des fonds supplémentaires devront être levés dès le quatrième trimestre 2026 pour poursuivre ses activités jusqu’en septembre 2027.
Aura précise qu’une incapacité à obtenir ces ressources créerait une incertitude significative sur sa capacité à poursuivre normalement son activité.
Transformer les promesses en engagements fermes
Le choix des nouveaux dirigeants correspond directement aux étapes qui restent à franchir. John Carr travaille sur Tiris depuis mars comme conseiller en chef pour les opérations et a supervisé les essais, le choix des technologies et l’ingénierie servant à préparer l’étude bancaire.
Il connaît aussi la lixiviation alcaline utilisée à Langer Heinrich en Namibie, technologie proche de celle retenue pour Tiris, et avait participé au redémarrage de la mine de zinc Century en Australie en 15 mois.
Spencer Davey arrivera début novembre de Fortescue, où il dirigeait depuis 2021 le développement des affaires et les projets spéciaux. Il a représenté le groupe australien lors de la vente de 31% du projet de minerai de fer Iron Bridge à Formosa Plastics pour 1,2 milliard de dollars, soit environ 1,06 milliard d’euros, et participé à la restructuration d’une facilité de crédit garantie de 5 milliards de dollars.
Ces opérations sont sans commune mesure avec la taille de Tiris, mais son recrutement intervient précisément au moment où Aura doit transformer des discussions avec prêteurs et investisseurs en engagements fermes. Jeremy Carter, treize ans chez McKinsey, conseille Aura depuis novembre 2025 et a travaillé sur le choix du procédé de traitement. Il doit maintenant piloter notamment la numérisation des opérations et la montée en responsabilité des équipes mauritaniennes.
Aura avait déjà renforcé son ancrage local. Mohamed El Moctar Mohamed El Hacene, ancien ministre mauritanien du Pétrole et des Mines, dirige les activités du groupe dans le pays et Tiris Ressources. Cette société est détenue à 85% par Aura et à 15% par l’État mauritanien.
À Bir Moghrein, une usine pilote est en construction. Les premiers équipements doivent arriver à Nouakchott fin octobre et les essais doivent porter sur trois types de minerai et un échantillon composite de 48 tonnes jusqu’au début décembre. Ils doivent fournir des données continues sur le comportement du minerai avant le passage à une unité commerciale.
Une usine pour 25 ans
Tiris est dimensionné pour une capacité de 2 millions de livres d’U3O8 (oxyde d'uranium, NDLR) par an et une durée de vie de 25 ans. L’étude d’ingénierie publiée précédemment retient une production moyenne légèrement inférieure, autour de 1,8 million de livres par an. Cela représente environ 690 tonnes d’uranium contenu en moyenne et près de 770 tonnes à capacité nominale.
A titre de comparaison, le Niger a produit 962 tonnes en 2024. Tiris représenterait donc, selon le niveau retenu, entre 72% et 80% de la production nigérienne de cette année-là.
Le dernier coût de développement publié est de 230 millions USD. Ce montant provient toutefois des travaux techniques antérieurs et devra être confirmé par l’étude bancaire d’octobre. Aura étudie parallèlement une extension portant la production à 3,5 ou 4 millions de livres par an, ce qui modifierait l’investissement nécessaire.
Le financement de la première phase reste ouvert : la société discute notamment avec l’US International Development Finance Corporation d’une dette senior de 150 à 170 millions de dollars, et recherche également des fonds propres. Le groupe indique avoir reçu une proposition non contraignante et entièrement financée d’un fonds américain.
Une deuxième horloge avance en parallèle de celle du financement. Le Code minier mauritanien impose au détenteur d’un permis d’exploitation d’engager le développement dans les 24 mois suivant son attribution.
Aura indique que le ministère pourrait considérer ce délai comme arrivé à échéance en janvier 2025. Une prolongation de 36 mois avait par ailleurs été convenue, avec construction et début de production envisagés début 2027. Ce calendrier paraît désormais difficile à concilier avec une décision finale d’investissement repoussée au quatrième trimestre 2026.
Aura précise qu’aucun avis de défaut n’a été reçu, que le ministre dispose du pouvoir d’étendre les délais et qu’elle poursuit ses échanges avec les autorités pour formaliser un calendrier révisé.
L’Afrique élargit sa carte de l’uranium
La crise politique au Niger depuis 2023 n’a pas créé les projets développés ailleurs sur le continent, mais elle a renforcé l’attention portée aux pays capables d’apporter de nouvelles tonnes au marché.
La Namibie est déjà loin devant. Elle a produit 7 333 tonnes d’uranium en 2024, soit 12% de la production mondiale et plus de sept fois les 962 tonnes du Niger. Les mines de Husab et Rössing, contrôlées respectivement par des intérêts chinois liés à CGN et CNNC, ont fourni à elles seules 6 642 tonnes cette année-là.
Les capitaux chinois continuent d’y avancer. Le 24 septembre, Bannerman Energy a finalisé avec CNNC Overseas un investissement de 320,4 millions de dollars, destiné au projet Etango. Le groupe chinois obtient 42,75% des droits économiques de la coentreprise et des droits d’achat sur 60 % de la future production pendant la durée de vie du projet.
Le Malawi est déjà revenu parmi les producteurs, mais le redémarrage de Kayelekera montre aussi la difficulté à transformer une mine relancée en production régulière. Lotus Resources a redémarré l’exploitation en août 2025, avant d’arrêter temporairement le traitement en juin 2026 après des problèmes d’approvisionnement en acide sulfurique et une défaillance partielle de son usine d’acide.
Les installations ont redémarré en août. Lotus vise un régime de croisière de 2,4 millions de livres d’U3O8 par an et dispose de contrats fermes portant sur 3,5 millions de livres entre 2026 et 2029.
Au Botswana, Lotus développe aussi Letlhakane, dont l’étude de cadrage prévoit environ 3 millions de livres par an pendant dix ans. En Tanzanie, Mkuju River constitue une autre réserve potentielle de production africaine. La carte qui se dessine n’est donc pas celle d’un remplacement du Niger par un seul pays, mais celle d’une multiplication de projets dont les rythmes de développement, les coûts et les propriétaires diffèrent fortement.
Répondre aux besoins mondiaux
La demande justifie cette course aux nouveaux projets. La World Nuclear Association estime les besoins mondiaux des réacteurs à environ 68 920 tonnes d’uranium en 2025. Dans son scénario de référence, ils dépasseraient 150 000 tonnes en 2040 et atteindraient plus de 204 000 tonnes dans le scénario haut. La production minière mondiale s’établissait à 60 213 tonnes en 2024.
L’industrie ne manque pas de ressources géologiques identifiées, mais elle doit financer et mettre en service suffisamment de nouvelles mines avant l’épuisement progressif d’une partie des capacités existantes.
L’Europe suit cette évolution avec une contrainte supplémentaire de diversification. Les électriciens de l’Union européenne ont reçu 14 678 tonnes d’uranium naturel en 2025. Le Canada en fournissait 36,7%, le Kazakhstan 20,3%, la Russie 16% et l’Ouzbékistan 10,4%. Les pays de la Communauté des États indépendants représentaient ensemble 46,8% des volumes. La Namibie a livré 842 tonnes, contre seulement 33 tonnes pour le Niger, dont les livraisons ont reculé de 97% en un an.
Une nouvelle mine africaine n’équivaut cependant pas automatiquement à une nouvelle source disponible pour l’Europe. Le financement, l’actionnariat et surtout les contrats d’enlèvement peuvent déterminer longtemps à l’avance la destination d’une partie du minerai.
À Etango, CNNC a sécurisé des droits sur 60% de la future production. En Tanzanie, Mkuju River est porté par Uranium One, filiale du groupe nucléaire russe Rosatom. À Tiris, les quelque 204 millions d’euros nécessaires au scénario actuellement publié ne sont pas encore bouclés.
La prochaine échéance est désormais l’étude de faisabilité bancable attendue à la mi-octobre. Elle devra confirmer le coût de construction, les paramètres techniques et l’économie du projet avant qu’Aura puisse transformer ses discussions avec la DFC américaine, ses partenaires industriels et ses investisseurs en engagements fermes.
La société estime qu’environ 18 mois seraient ensuite nécessaires entre une décision finale d’investissement et la première production. C’est ce financement, davantage que les ressources déjà identifiées dans le sous-sol, qui décidera de l’entrée effective de la Mauritanie parmi les fournisseurs mondiaux d’uranium.
Idriss Linge, Agence Ecofin
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